L’apprentissage du bonsai à Taisho-en

   Les méthodes d’enseignement pratiquées au Japon sont assez différentes de celles utilisées en occident. Ici, l’observation et la pratique sont les maîtres mots. Et contrairement à ce qui semble se faire ailleurs, où la période d’observation peut parfois être très longue avant qu’on vous attribue une tâche intéressante, à Taisho-en, la pratique arrive bien plus vite qu’on ne l’imagine.

   En effet, dès mon arrivée à la pépinière, après les salutations et une courte pause, c’est tout de suite le grand bain!  Au fond d’une allée, on entend un grand «watering !!!» (arrosage !!). Quelques brèves explications, et me voilà avec un tuyau d’arrosage entre les mains. Heureusement, je ne suis pas livré à moi-même. Un oeil averti va superviser mon travail.

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Yusei, apprenti à Taisho-en.

Ici, pas de cours théoriques. On apprend en observant, et en pratiquant les gestes qui sont répétés depuis des décennies au Japon. Les explications, et le sens de nos actions, vont venir pendant la pratique, et non les précéder.

Cette méthode peut être assez déstabilisante pour un occidental, mais pour peu qu’on s’y plie totalement, elle se révèle être d’une redoutable efficacité. Si on ne vous donne pas la finalité d’une action, et que les détails de sa réalisation ne vous sont délivrés qu’au compte goutte, vous êtes obligés d’être extrêmement attentif au moindre geste, à la moindre indication. Pas le temps d’être distrait, vous pourriez manquer quelque chose d’essentiel.

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On commence par observer…

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…avant d’effectuer le travail de sélection des aiguilles.

   A première vue, cela peut apparaitre un peu rigide, car il semble qu’il n’y ait souvent qu’une seule façon de réaliser un geste technique donné. En fait, tous ces gestes ont été testés maintes fois pour arriver à une efficacité, et une économie de moyens impressionnants. Vous vous retrouvez au bout de la chaine de réflexion à appliquer un geste qui a été optimisé au maximum. Dans ces conditions, pourquoi faire autrement ? C’est ce qu’on vous explique si vous appliquez mal une consigne.  Et en réalité, le maitre garde toujours un esprit libre et ouvert, ce qui lui permet d’améliorer régulièrement ses techniques.

   Au final, le fruit de votre attention, et de votre travail, va être récompensé par la compréhension complète de l’action qui vient d’être réalisée. Tout (ou presque!) devient évident et clair. Ainsi, votre implication dans l’exercice vous aura permis d’intégrer avec beaucoup d’efficacité les tenants et les aboutissants de l’opération. Pas besoin de justifier par un long discours pourquoi telle ou telle chose a été faite d’une façon ou d’une autre. Vous l’avez expérimenté par vous même.

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Carlos suit les modifications apportées à l’arbre qu’il vient de mettre en forme.

   Après quelques semaines passées dans cet univers extrêmement codifié et réglé, j’ai commencé à entendre des invitations à être plus libre et créatif. Difficile quand on a tenté de coller au plus près des gestes observés pendant des jours durant, mais ce conseil révèle un point important sur l’état d’esprit à adopter pour aborder la création de nos bonsai.

   D’ailleurs, on constate cela quand on regarde les arbres et les présentations faites dans les plus grandes expositions japonaises. Certains bonsai sortent parfois des règles fixées par la tradition pour aller vers plus d’originalité, ou pour exprimer une caractéristique qui leur est propre.

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Travail à quatre mains sur un pin blanc.

   En effet, il ne faut pas oublier qu’on est face à un «objet» qui a une logique de vie (ou de survie, pour un yamadori ) propre, et qui ne va pas forcément pouvoir répondre à tous  les canons esthétiques japonais. Depuis quelques années, de nombreux artistes à travers le monde ont bien compris cela. A notre tour, «les amateurs», d’entrer dans cette vision fertile du bonsai, tout en prenant garde à l’écueil qui consisterait à mettre les règles complètement de côté en cherchant à «créer des bonsai plus libres».

   J’ai la conviction que si l’on veut atteindre un niveau intéressant, il faut avoir appris les règles japonaises avant de pouvoir commencer à s’en affranchir, et trouver un espace de liberté plus personnel. C’est comme pour un musicien de jazz qui veut improviser: il ne pourra rien construire de solide et de convaincant, s’il n’a pas commencé par apprendre les règles, et à écouter et copier les «anciens». On peut retrouver cela aussi en peinture: c’est une clé commune à tous les arts.

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Une journée à Taisho-en

Voici à quoi ressemble une journée type à Taisho-en. Ici, pour les étudiants, le travail commence vers 7h30 ou 8 heures, par le nettoyage de la pépinière. Chacun s’est vu attribué une zone à entretenir. Au programme, arrachage des mauvaises herbes, et balayage des allées.

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Yusei, l’apprenti, arrive toujours à 7h30, pour faire le gros du ménage…avec le sourire !

 

Vers 8h, le travail sur les arbres commence. La plus grosse activité, lors de mon premier séjour à Taisho-en  (un mois en juillet/août), a consisté à la taille, sélection des aiguilles, et mise en forme des pins. Mise en forme également de toutes sortes de conifères (principalement pins et genévriers, mais aussi épicéas, ifs, chamaecyparis…). J’ai pu aussi participer à quelques travaux de marcottage, de greffe, et de taille de feuillus. Sans oublier l’arrosage qui venait rythmer nos journée.

En avril, lors de mon deuxième séjour, le travail de rempotage intervient, mais contrairement à ce que j’avais imaginé, cette activité n’est pas si soutenue que cela. Beaucoup d’arbres sont matures et ne demandent pas à être rempotés trop fréquemment. A cette époque, on surveille aussi la croissance des érables, et on commence à les pincer. Le travail de mise en forme des arbres se poursuit (éclaircissement ou taille plus sévère, ligature). On pratique aussi la greffe, ou le marcottage. Je reviendrai sur tout cela lors de prochains articles.

 

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Ciseaux pour couper les pousses de l’année, et pince à épiler pour retirer une partie des aiguilles. juillet.

 

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Deux étapes: à l’arrière, un pin avant le travail, au premier plan, un autre pin, après la taille. juillet.

 

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Yusei met en forme un pin blanc. Il m’explique comment il va disposer les branches. juillet.

 

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Thom ligature son arbre pour le mettre en forme. juillet.

 

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Carlos sélectionne les nouvelles pousses à garder sur ce pin rouge. fin juillet.

 

A midi, nous regagnons nos studios situés à moins de 5 minutes à pieds de la pépinière. Difficile de prendre le temps de cuisiner, car le travail reprend à 13h. Heureusement, le supermarché du coin nous offre une très grande variété de plats, souvent préparés sur place, que nous pouvons facilement réchauffer dans le coin cuisine de notre studio. De temps en temps, Oyakatta nous invite à partager des « bento » qu’il se fait livrer directement à la pépinière.

 

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Au cours de la journée, nos travaux sont rythmés par deux séances d’arrosage, en juillet/août. Un seul par jour, voir tous les 2 jours, en avril.

 

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Ici, il faut savoir tout faire.

 

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Dès qu’un travail est terminé, après contrôle du maitre, l’arbre retourne sur les étagères. Sans attendre, un autre bonsai est porté à l’atelier.

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Régulièrement, des arbres sont achetés ou vendus. On suspend les travaux en cours pour charger ou décharger le stock.

 

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La « récolte » du jour.

 

A 17h, le son d’un carillon retentit dans le quartier. Il signifie à la plupart des gens que leur journée est terminée. C’est notre cas également en été. En avril, le travail se poursuit jusqu’à 18h, voir un peu plus, si le travail nous fait oublier l’heure! S’il nous reste un peu de temps avant la nuit, nous en profitons pour observer les arbres de la pépinière, discuter avec Asanuma, ou aller voir l’avancée des travaux de Yusei. Ce dernier va continuer son travail jusqu’à 19h, et en été, il est très fréquent qu’il revienne de 20h à 22h. Un vrai sacerdoce ! Mais comme m’a dit un jour le jeune apprenti, avec beaucoup de conviction: « je veux devenir un maitre de bonsai ». A ce rythme pendant 4 à 5 ans, il n’aura pas volé son titre !

 

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18h: La journée n’est pas encore terminée pour Yusei.

 

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Un peu plus de 19h. La nuit commence à tomber.

 

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Après une journée studieuse, un bon repas pour reprendre des forces.

 

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Au menu de ce restaurant: porc pané recouvert d’un oeuf (katsu nabe), du choux cru, un bol de riz, et une soupe. Délicieux.

 

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Ici, la communication se passe principalement en anglais, avec quelques bribes de japonais. Voici mon équipement de « survie »:  Deux dictionnaires, un guide de conversation, des carnets pour noter du vocabulaire, et un autre pour mettre au propre les notes du jour.

 

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La pépinière s’endort, mais quelques « master pieces » bien éclairées, se chargeront d’impressionner encore le visiteur égaré.

Galerie (1)

Voici quelques bonsai visibles pendant mon séjour. Malgré le calme apparent qui y règne, l’activité dans la pépinière est intense. Les arbres sont déplacés au gré des travaux effectués, certains partent, d’autres arrivent, en fonction des achats et des ventes.

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genévrier itoigawa, probablement greffé, environ 80 cm de haut.

 

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pin blanc (goyomatsu en japonais), environ 60 cm de haut.

 

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à gauche, un pin noir (kuromatsu), à droite, un genévrier rigida (tosho),  50 à 60 cm.

 

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le pin noir de la photo précédente.

 

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érable de burger (kaede), environ 110cm.

 

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genévrier itoigawa, 40 cm.

 

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pin blanc, 30 cm.

 

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cognassier de chine, 60 cm.

 

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pin blanc en cascade, 50 cm.

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le même pin sur un autre face.

 

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érable du japon (momiji), 50 cm.

 

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genévrier rigida, 70 cm.

 

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genévrier de chine, 70 cm.

 

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érable du japon, 80 cm.

 

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cognassier de chine, 50 cm.

 

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pin blanc, 40cm.

 

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genévrier itoigawa, 30 cm.

 

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pin noir, 35 cm.

 

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hêtre du japon (fagus crenata, buna en japonais), 70 cm.

 

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pin rouge (akamatsu), 45 cm.

 

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forêt d’érables de burger, 55 cm.

 

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fin d’après midi à Taisho-en.

Présentation de l’équipe

La pépinière a été créée il y a une quarantaine d’années par Nobuichi Urushibata. Elle a atteint aujourd’hui un niveau impressionnant, et est reconnue au Japon, et à travers le monde, pour la diversité et la qualité de ses bonsai. Oyakatta (le maitre), est épaulé par son fils Taiga, depuis que ce dernier a terminé son apprentissage chez Masahiko Kimura, un des plus grands maitres du Japon.

 

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Asanuma, travaille à plein temps à la pépinière: il gère le site internet, la vente par correspondance, répond au téléphone, et a la responsabilité d’entretenir les mame (les plus petits arbres). Malgré son emploi du temps chargé, il est toujours là pour nous aider, et répondre à nos questions.

 

 

Oyakatta se charge de former les étudiants étrangers qui viennent à la pépinière pour des « short time », des courtes périodes (un à plusieurs mois tout de même!). Asanuma nous offre également de précieux conseils.

Taiga, s’occupe pour sa part des « deshi » (apprentis), qui vont suivre un enseignement de 4 ans minimum, avant de devenir eux mêmes professionnels.

 

 

Lors de mon premier séjour, j’ai partagé cette expérience avec plusieurs étudiants : Thom, un hollandais (en haut à gauche), Carlos, un espagnol (tee shirt jaune), et Yusei, un japonais qui entame sa formation de deshi (3° en dessous). En fin de séjour, après le départ de mes deux amis européens, j’ai fait la connaissance d’un nouvel étudiant, Kelvin, venu d’australie (à droite, avec Oyakatta). En bas de la photo, votre serviteur.

 

 

Pour finir les présentations, voici Patxi (prononcez « patchi ») un espagnol fort sympathique, ancien élève de la pépinière qui revient  tous les ans à Shizuoka passer quelques jours.

 

 

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Visite de la pépinière (1)

Pour commencer, je vous propose une petite visite de la pépinière. En arrivant à Taisho-en, on est frappé par la variété des bonsai cultivés. Toutes sortes de feuillus et de conifères sont visibles, et dans toutes les dimensions.

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p1030320En entrant, on découvre quelques « master pieces », et l’espace réservé aux shohin (arbres de moins de 22 cm) et aux mame (moins de 7 cm).

p1020895Juste au dessus, un espace pour les plus grands bonsai.

 

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p1030329Ensuite, on entre dans une zone protégée par un grillage fin (contre les insectes), et muni d’un système d’ombrières amovibles.

 

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Visite de la pépinière (2)

Un deuxième espace protégé, presque aussi vaste que le premier, abrite quelques gros arbres en cours de formation, ainsi qu’une multitude de shohin de pins blancs, d’érables, et d’ormes (entre autres!).

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p1040616Juste à côté, on peut voir de nombreux conifères greffés (notamment: greffes de racines, ou greffes pour modifier le feuillage de l’arbre).

 

p1000123La pépinière possède également deux serres qui permettent la reprise des arbres travaillés. En bas des étagères, des boutures de genevriers et de chamaecyparis.

 

p1040648Et sur le toit, quelques mame ! Sur la photo, on devine la structure qui supporte l’ombrière. Indispensable vu l’exposition.

 

p1040694Le jardin d’Oyakatta (le maitre).

 

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p1040707Vue générale de la pépinière, au coucher du soleil.

le bonsai à sa source

Bonjour, je m’appelle Sébastien. Passionné par l’art du bonsai, j’ai eu la chance de faire plusieurs séjours dans la pépinière de Nobuichi et Taiga Urushibata, située à Shizuoka. Ce blog a pour but de vous faire profiter de cette expérience incroyable qui m’a mené au coeur d’une des plus importantes pépinières du Japon.

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